L’entreprise-société

20 juillet 2006

Ollie

2 commentaires

Ceci est un commentaire à l’article de Lyonel: Nestlé, les Blogs et la Démocratie (disponible ici aussi).

Tout d’abord, à propos de la petite anglaise, cette blogueuse licenciée pour faute grave par la société Dixon Wilson (lire aussi le compte rendu du Daily Telegraph, chez Richard, Roland, Group Reflect, Pointblog.com et ici aussi). J’ignore tout de ce dossier mais si elle n’a effectivement pas indiqué son nom, ni celui de son employeur, ni commis une faute grave d’un autre ordre, elle devrait obtenir gain de cause aux Prud’Hommes. Je pense aussi que l’entreprise qui l’a licenciée aurait dû y réfléchir à deux fois. La sanction ainsi que le motif étaient peut-être disproportionnés. Décrire une ambiance morose dans un bureau, est-ce vraiment une faute grave? Une discussion avec la blogueuse ou même un avertissement aurait sans doute suffi. Les cas de licenciement abusif de blogueurs/euses ne manquent pas et démontrent tous que les conséquences en termes d’image peuvent être désastreuses pour l’employeur. A condition que le plaignant soit dans son droit évidemment.

Concernant le parallèle entre démocratie et entreprise, il est évident que nous prenons souvent un racourci, que nous considérons pour acquis que le monde de l’entreprise soit forcément basé sur les mêmes règles démocratiques que la vie privée, politique, associative, etc. La situation aujourd’hui est (encore) tout autre. Bien des entreprises en effet, mettent en place un cadre très strict qui empêche l’expression libre, tout comme certains états encore actuellement.

Non, l’entreprise n’est pas forcément un idéal de fonctionnement pour la société en général. Cependant, en occident notamment, notre société reste tout de même basée essentiellement sur le modèle capitaliste. De plus, le pouvoir au sens large, est chaque jour un peu plus économique et un peu moins politique notamment. Ceci explique sans doute que la confusion peut exister entre le mode de fonctionnement de notre société et celui des entreprises, ces moteurs de notre économie. Mais il y a plus.

Que dire de la mondialisation? Quid de la démocratisation de l’Internet? De la pénétration des outils sociaux, au sens large, dans notre vie et dans le monde de l’entreprise? Ce sont autant de phénomènes qui me font croire que nous vivons une sorte de nivèlement progressif, d’interpénétration de nos sphères d’activité, et, par conséquent, les barrières qui segmentaient nos vies de façon restrictive jusqu’à présent, tombent les unes après les autres. Ces barrières sont de plusieurs types: géographiques, sociales, culturelles, technologiques.

Pareillement, les activités jusqu’alors très cloisonnées de certaines entreprises apparaissent désormais au grand jour. Nestlé en est un parfait exemple: même les messages internes de Nelly Wenger sont désormais accessibles sur le net!

Oui, en effet, aujourd’hui encore, « l’employé n’y [dans l'entreprise] jouit nullement ni de l’entier de ces droits civiques, ni surtout de sa liberté d’expression ». Oui, « l’employé-citoyen doit se plier aux décisions prises par les actionnaires et les dirigeants et qu’au mieux il est consulté et informé ». Mais la situation est en train de changer, petit à petit.

Je repense à la crise du CPE en France. Peu importe qu’on soit favorable ou non au CPE, peu importe qu’on approuve ou non la révolte et les débordements qui ont suivi, ce qui est important c’est que le peuple a fait plier un gouvernement, en outrepassant les lois (la loi du CPE avait été validée et votée), en outrepassant le pouvoir (le parlement et le pouvoir politique en général), en outrepassant les règles (ils ont tout cassé). Tout ceci par la seule et unique motivation de vouloir imposer une décision démocratique au lieu d’une décision arbitraire, jugée inadéquate, mais surtout prise par le seul pouvoir en place.

Pourquoi n’y a-t-il pas de « crise du CPE » dans tous les autres pays? A cause de la répression. Pourquoi n’y a-t-il pas de « crise du CPE » dans les entreprises? Pareil: à cause de la répression. Comme chez Nestlé jusqu’à récemment.

Mon propos peut paraître révolutionnaire voire anarchiste. Je ne prône ni l’un ni l’autre. Je décris un phénomène.

Je ne pense pas que quiconque essaie de faire de la société une super entreprise, ni l’inverse d’ailleurs. En revanche, je pense que la démocratie, avec ses progrès comme avec ses dérapages, progresse de façon irréversible. Les abus, le mobbing, la tricherie, les pressions, les décisions arbitraires, ne sont plus acceptées les yeux fermés.

En matière d’industrie et de commerce, les consommateurs passifs jusqu’alors, se transforment petit à petit en acteurs; ils prennent part à la création, au développement, à la vie des produits. Dans les entreprises, un tel phénomène bouscule forcément nos schémas mentaux, trop habitués que nous sommes au modèle « le-patron-décide-les-employés-exécutent ».

Cà et là, on assiste aux premiers signes d’une évolution d’un modèle strictement hiérarchique (la fameuse pyramide) voire despotique dans les entreprises vers un nivèlement, un « aplatissement » de leur structure interne; en externe, la croissance de la nouvelle génération des « consomm-acteurs » bouscule la chaîne des pouvoirs. Même si le changement a pris du retard par rapport à la progression de la démocratie en général, notamment pour des raisons technologiques, le mécanisme est semblable.

Pour terminer, je ne pense pas que les employés des entreprises soient en guerre et cherchent à tout prix un modèle purement démocratique. Ca ne serait ni réaliste, ni réalisable. Il y aura toujours des décideurs et c’est bien ainsi. En revanche, dans certains cas, sur certains thèmes, les employés, tout comme les citoyens, n’accepteront plus le musèlement, et voudront avoir leur mot à dire.

PS Le « journal de la doxa du libéralisme suisse-romand », je ne l’avais encore jamais entendu, mais je vais me le garder dans un coin, ça peut toujours servir ;-)

2 commentaires à propos de "L’entreprise-société"

lyonelk a dit:
20.7.2006

Je partage une grande partie de tes propos. Evidemment le cas de la petite anglaise est extrême. Pas sûr pourtant qu’en Angleterre elle obtienne gain de cause (mais je l’espère) !
J’apprécie ta description du phénomène. Epiphénomène ou changement de fond, telle me semble être la question. Surtout si l’on ne souhaite pas sortir du cadre de la société capitaliste. C’est tout le dilemne du réformisme (et donc des socialistes dont je fais partie), me semble-t-il. J’ai pas de réponse d’ailleurs, ni de solution toute faite.
Je serai très heureux que le modèle strictement hiérarchique soit véritablement remis en cause notamment par les consomm-acteurs. Les cas d’école ne forment pas (encore?) cependant une vague de fond.
Enfin, la démocratie économique ce n’est pas (forcément) la guerre. Ce n’est pas non plus la fin de toute hiérarchie. Par contre, c’est dire que la richesse créée par l’entreprise n’est pas le seul fruit des capitaux investis, mais également celui du travail fourni par les employés (ou travailleurs). Et que donc les employés (et pas seulement les tops managers via leurs stocks options) sont aussi des partenaires lors de certaines prises de décision (au-delà du choix de la couleur du papier wc, laissé à la décision des commissions du personnel). Je signale juste que ce système fonctionnne, par exemple, en Allemagne qui voit des représentants des travailleurs sièger au Conseil d’administration de leur entreprise. C’est aussi un modèle historique qui a existé via les coopératives ouvrières (tel la Coop) ou agricoles, via un utopisme économique et social et une nécessité souvent de survie.
Il y a là comme une autocensure de la part des employés qui fait le jeu de société comme Dixon Wilson (ou de journaux comme Le Temps).

Sînziana a dit:
28.7.2006

Je ne dirais pas que c’est « à cause de la répression » qu’il n’y a pas d’équivalent de la crise du CPE dans les autres pays. En France, dans cette affaire, le Gouvernement a voulu passer en force, une fois de plus, sans consulter aucun des syndicats, partis etc… Ailleurs, dans les pays scandinaves ou en Allemagne, n’y a-t-il pas une tradition bien ancrée de négociation préalable à toute loi sur le travail? C’est ce que je me suis laissée dire. Il n’y aurait pas eu de crise de cette ampleur si ç’avait été le cas en France pour le CPE. Bises.

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